L’origine des Imazighen dans les sources littéraires : entre fantasmes et réalité

INTRODUCTION

Nous constatons sur les réseaux sociaux la multiplication de publications historiques volontairement biaisées afin de servir des idéologies partisanes.

Concernant l’histoire du Maghreb, il existe certains courants de pensées niant catégoriquement la dimension du peuple Amazigh au Maghreb comme étant autochtone et parfois le niant même dans sa dimension historique et anthropologique.

Pour appuyer leur théorie ils vont prendre une partie de vrais écrits historiques sur l’origine supposée des Imazighen et cacher tous les autres contredisant leur point de vue.

Leur procédé, vieux comme le monde consiste donc à présenter une seule partie d’un puzzle pour en faire aux yeux du lecteur tout le puzzle.

Afin de leur répondre nous avons choisi de prendre comme référence un auteur qui ne partage pas tout à fait notre point de vue mais qui a une démarche bien plus honnête : il s’agit de Gabriel Camps.

Ce dernier est un anthropologue reconnu du XXe siècle ; lorsqu’il traite de sujet de l’origine des Imazighen, il va le faire en trois parties :

A- en analysant tous les écrits sur le sujet des plus anciens au plus récent.

B- en analysant les recherches scientifiques à ce sujet ; durant son époque, l’archéologie faisait foi dans le domaine. Il va donc confronté les sources littéraires et scientifiques.

C- puis au vue de cette collecte de données il va établir son point de vue tout en laissant le doute au lecteur en présentant les forces et les faiblesses de son argumentation. Aucune vérité absolue n’y est donc prêchée et encore moins avec une sélection malhonnête des sources.

En prenant un auteur qui pensent que l’origine des Imazighen vient des pays du Levant (Proche-Orient) mais qui est honnête dans son raisonnement, nous répondrons à nos détracteurs.

1- Les arguments des négateurs du peuple Amazigh (que nous appelerons « ceux qui cachent les sources »)

Ils se basent sur une petite partie des sources littéraires bien réelles mais qui affirment uniquement une seule vision du puzzle à savoir le fait que les Imazighen sont originaires du Proche-Orient ou du Sud de l’Arabie (Himiyar) donc ils sont d’origines Arabe ou Sémite donc le peuple Amazigh n’existe pas en tant que tel.

Le problème avec cette démarche peu scientifique c’est qu’ils cachent volontairement les autres sources donnant aux Imazighen toutes autres origines possibles mais aussi n’étudient pas la véracité des écrits qu’ils utilisent et enfin font des conclusions par déduction (Imazighen=Proche-Orient ou Arabie= Sémite = Arabe= donc Amazigh n’est pas un peuple).

Nous répondrons à ces déductions fantaisistes dans la prochaine partie en présantant TOUTES les hypothèses émisent sur l’origine des Berbères par les historiens les plus anciens au plus récents.

Comme le souligne Gabriel Camps, pourtant partisan d’une origine Levantine des Berbères, écrit dans son ouvrage « les Berbères : histoires et identité » à la page 38 que durant l’Antiquité il était coutume de mentionner l’origine de tous peuples en Orient.

C’est pourquoi les récits de l’Antiquité vont suivre cette ligne directrice.

 

2- Les origines des Berbères dans les sources littéraires 

Si nous reprenons toutes les sources littéraires depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours sur l’origine des Berbères nous trouvons à ce peuple les hypothèses suivantes :
–          Perses
–          Mèdes
–          Levantines (Proche-Orient)
–          Yéménites
–          Grecques
–          Nordiques
–          Gauloises
–          Indiennes
–          Espagnoles
–          Nord Africaines

Il convient donc de toutes les présenter et d’étudier la véracité de ces hypothèses. Or nos détracteurs vont sélectionner que les écrits de deux des neufs hypothèses pour appuyer leurs conclusions.

3- Les sources littéraires de l’Antiquité

3.1- Les origines Grecques

Les textes les plus anciens nous viennent des auteurs Grecs comme Hérodote qui évoqua les populations du Maghreb en les qualifiant de « Libyens » terme Antique désignant les Berbères toutefois il va leur donner une origine Grecque et plus précisément Troyenne.

Diodore va quant à lui leur prêter une origine Sicilienne qui à l’époque était peuplée en grande partie de Grecs.

Les deux se sont basés sur des similitudes dans la prononciation des certains noms de villes ou de tribus.

Ces rapprochements de sons pour déterminer les origines des Imazighen sont considérés comme des « foutaises » selon Gabriel Camps lui-même. Les mêmes analogies seront faites par Ptolémée au 2e siècle de notre ère.

3.2- Les origines Perses et Mèdes

Ensuite l’époque Romaine marque un tournant dans l’historiographie où il était coutume de mentionner l’origine de tous peuples en Orient. C’est pourquoi les récits de l’Antiquité vont suivre cette ligne et ceux du Moyen-Âge les suivront.

Au 1er siècle avant J-C l’historien Romain Salluste va donner dans ces écrits des origines Perses et Mèdes aux Imazighen en s’appuyant sur les écrits mythologiques d’Hiempsal, roi de Carthage.

Selon Salluste les Berbères ont des origines sauvages à cause de leurs pratiques et ses récits sont basées sur des légendes Antiques et mythologiques où des personnes tels qu’Hercule sont mentionnés au milieu d’êtres humains lambdas.

Le caractère légendaire et mythologique y est clairement mentionné ce qui a poussé bon nombre d’historiens à ne pas les considérer comme véridique.

 

3.3- Les origines Cananéennes

A partir du 6e siècle, l’historien Procope va donner une origine Levantine aux Imazighen et plus précisément Cananéennes.

Selon lui, ils auraient fui vers le Maghreb lorsque Josué conquit le Proche-Orient (récit biblique). Gabriel Camps, partisan de l’origine Levantine rejette les récits de Procope qui les écrit lorsque le général Byzantin Bélisaire et son successeur Solomon combattirent au Maghreb dans la région de Constantine.

Cette région regorgeait de stèles libyques (ancêtre de la langue berbère) que Procope aurait confondu avec du Punique ce qui serait peut-être à l’origine de son récit.

L’historien italien Antonio di Vita déclare lui aussi que le récit de Procope est confus.

Avant Procope, au 5e siècle, Augustin d’Hippone (dit Saint Augustin), célèbre philosophe et théologien Chrétien va s’interroger sur l’origine des habitants du Maghreb par ces termes :
demandez à nos paysans qui ils sont : ils répondent en « punice » qu’ils sont Chenani. Cette forme corrompue par leur accent ne correspond-elle pas à Chananaeci (Cananéens) ? }

Dans sa lettre Saint-Augustin s’interroge si le terme employé par les paysans à savoir Chenani signifie Cananéen. Il n’affirme rien mais s’interroge et cela est important de le souligner car nos détracteurs utilisent ce récit en enlevant sa forme interrogative et surtout en falsifiant la traduction « Chenani » par Cananéen sans ajouter l’interrogation qui suit.

Il faut aussi préciser que le terme « punice » fait l’objet de débat entre historiens ; certains le traduisent par « punique » c’est l’avis de Gabriel Camps et d’autres.

En revanche certains comme Christian Courtois s’interroge si « punice » ne désigne pas un dialecte Berbère étant donné qu’on ne sait pas si plus de 500 ans après la chute de Carthage le punique était encore utilisé au Maghreb.

Il se peut que les paysans interrogés soient des Maghrébins d’origines Puniques auquel cas ils seraient d’origines Cananéennes ; ce qui est sûr c’est qu’il s’agit d’un groupe de paysans interrogés et pas du peuple tout entier alors comment se baser sur ce texte pour dire que tous les Berbères sont Sémites et que le peuple Amazigh n’existe pas ?

Les falsificateurs de ce texte n’ont clairement pas une démarche objective.

 

3.4- Les autres origines attribuées au Berbères durant l’Antiquité et après

Certains évoqueront une origine Indienne puis une origine Nordique, Espagnole et même Gauloise ; la méthode utilisée est identique à celle utilisée par Hérodote et Diodore avant eux : ils vont se baser sur des similitudes dans la prononciation de noms de villes, de fleuves ou de tribus autrement dit par des rapprochements de sons ce qui pour les historiens est à rejeter.

 

4- Les sources littéraires du Moyen-Âge et de l’époque musulmane

Alors que les historiens de l’Antiquité ont une vision globale de l’origine des peuples, c’est-à-dire tel peuple occupe tel territoire, les historiens musulmans du moyen-âge ont une vision clanique des origines basée sur la recherche d’un ancêtre commun, à travers la généalogie.

Exemple de cette nouvelle école, on ne va plus parler de Libyens (terme Antique désignant tous les Imazighen) mais de Zénètes descendants de Madghis ou de Sanhadjas descendant de Branès.

5- le mythe des origines Himyarites des Berbères

Ces récits vont débuter au début de l’ère musulmane du Maghreb et seront le fruit de généalogistes Berbères. Si nous faisons une étude de l’historiographie de l’époque, nous verrons que le fait de s’attribuer des origines Orientales nobles dans le monde musulman était courant. C’est ce que confirme Gabriel Camps dans son ouvrage.

A la page 137 de son livre il écrit : « malgré les nombreuses apostasies dont les accusent les écrivains Arabes, les Berbères se convertirent en masse à l’Islam. De cette conversion date le souci de la plupart des grandes familles de se rattacher à une généalogie orientale. Se sachant différents des Arabes du Hedjaz (région des lieux saints de l’Islam) les généalogistes Berbères recherchèrent une origine soit Himyarite (Arabie du Sud) soit Cananéenne à laquelle croit fermement Ibn Khaldoun ; l’existence dès l’Antiquité d’une tradition analogue fondée sur un lointain souvenir punique ne pouvait qu’encourager les clercs (Berbères) dans cette première tentative pour oublier leur identité »

C’est donc à partir de ces récits que les auteurs musulmans notamment Arabes et Andalous du moyen-âge vont s’appuyer pour affirmer les origines proche-orientales ou moyenne-orientales des Imazighen. Les auteurs musulmans vont en plus de cela reprendre les récits de l’Antiquité des Grecs et des Latins pour les étoffer et les étayer par des arguments nouveaux. Ibn Khaldoun, issu du 14e siècle va attribuer une origine Levantine à certains Imazighen et une origine Himyarites à d’autres comme les Sanhadjas et les Kutamas.

En faisant l’historiographie des récits utilisés par ces auteurs musulmans on constate donc qu’ils se basent sur des écrits de certains chroniqueurs Berbères voulant s’inventer une lointaine origine orientale chose qui était courante dans TOUT le monde musulman.

6- Conclusion sur les sources littéraires traitant des origines du peuple Amazigh

A ce stade nous pouvons dire que les sources littéraires ont donné un champs d’hypothèses très larges sur le sujet.

Certaines d’hypothèses se montrant peu fiables et d’autres plus solides mais toujours sujettes à débat.

C’est pourquoi Gabriel Camps à choisit d’ajouter à son étude deux paramètres : les recherches scientifiques et linguistiques réalisées sur les Berbères afin de voir quels récits se rapproche le plus de la science.

A son époque les études génétiques n’étaient pas encore disponible en revanche l’archéologie si et c’est ce que nous allons voir dans la prochaine partie.

 

7- Ce que disent les sciences archéologiques

Deux types de populations sont considérés comme autochtones du Maghreb :

a- les Ibéromaurusiens : ils ne sont plus majoritaires au Maghreb et ne sont pas les ancêtres directs des Maghrébins d’aujourd’hui.

b- les Capsiens : ils sont les ancêtres directs des Berbères et leur civilisation qui débutera à l’Est du Maghreb, à Capsa en Tunisie actuelle (Gafsa) va s’étendre dans tout le Maghreb en incorporant les éléments Ibéromaurusiens.

Qui sont les Capsiens ?

Leur civilisation est née il y a 9000 ans soit durant la préhistoire et au vue des sépultures découvertes ils sont les ancêtres directs des Imazighen.

Par conséquent d’un point de vue purement scientifique et non idéologique, les Imazighen habitent le Maghreb depuis la préhistoire et comme le dit Gabriel Camps pourtant partisan d’une origine Levantine des Berbères à la page 60 de son ouvrage :
« cette arrivée des Capsiens est si ancienne qu’il n’est pas exagéré de qualifier leurs descendants de vrais autochtones ».

Dans son ouvrage l’auteur va faire une description anthropologique détaillée des Capsiens et notamment des crânes retrouvés qui ne laisse aucun doute sur leur lien de parenté avec les Imazighen.

Alors sur quoi se base Gabriel Camps pour déterminer l’origine Levantine des Berbères ?

Tout d’abord sur le fait que les premières traces de la civilisation Capsienne début à l’Est du Maghreb pour ensuite se répandre à l’Ouest. L’histoire a montré de nombreuses migrations de population allant de l’Est à l’Ouest comme les Européens venant d’Asie centrale et d’Inde.

Il serait donc selon lui étonnant que les Capsiens aient échappé à cette règle.

Ensuite au niveau de la langue. Depuis 1924 la langue Berbère est considérée comme étant de la famille « chamito-sémitique » ; c’est le linguiste Marcel Cohen qui va le premier développer cette hypothèse qui sera repris par ses confrères.

Selon Marcel Cohen, les Berbères comme l’Egyptien ancien et le Kushique sont des langues se basant sur des mots à racine trilétère (racine de trois lettres) comme les langues sémites (hébreux, arabes…). En réalité Gabriel Camps souligne que le Berbère se basent sur des racines à la fois bilitères et trilétères mais admet que la théorie de Marcel Cohen soit vraie ce qui conforte l’origine « lointaine mais tout de même Levantine » du peuple Berbère.

Cette théorie est défendable car elle s’appuie sur des arguments réels toutefois elle signifie juste que durant la préhistoire le peuple Amazigh aurait migré vers l’Ouest et se serait installé au Maghreb.

Cela a été le cas de la majeur partie des peuples que nous connaissons aujourd’hui et qui ont migré à travers l‘histoire.

D’un point de vue religieux on peut ajouter que les Hommes descendants au départ d’Adam et Eve ont forcément ensuite migré pour peupler la Terre.

En aucun cas Gabriel Camps et les historiens sérieux assimilent la migration d’un peuple durant la préhistoire avec l’origine du peuple qui occupent aujourd’hui cette terre comme le font nos détracteurs en confondant migration avec origine.

Ce qui est honnête dans la démarche de l’auteur c’est qu’ils présentent l’ensemble des sources et des faits sur le sujet à ses lecteurs avant d’expliquer l’hypothèse qui lui semble la plus probable. Il n’hésite pas à appuyer ses arguments et aussi à les nuancer, l’anthropologie et les sciences en général n’étant pas des vérités absolues dans le temps.

L’arrivée de la génétique et la définition des haplogroupes notamment celui des Berbères nous a permis d’avoir plus d’informations sur le sujet.

 

CONCLUSION

L’objet de cet article n’était pas d’infirmer ou de confirmer une des origines des Berbères, notamment l’hypothèse Levantine qui s’appuie sur des arguments réels.

Mais il avait pour but de présenter sous un aspect complet et non falsifié ce sujet.

Que les Imazighen aient aussi connu des migrations préhistoriques n’est pas une révolution.

Toutefois les historiens contemporains qui supporte cette théorie d’une migration Est-Ouest reconnaissent le caractère autochtone des Imazighen au Maghreb tant celle-ci s’est duroulé dans des temps très reculés (préhistoire, littéralement « avant l’histoire »)

Répondre:

Your email address will not be published.

Site Footer